Actualités - Regards croisés

Catherine Chabaud « Il faut pousser les jeunes à rêver et leur donner de l’espoir avec des projets concrets »

Vous avez fait construire plusieurs bateaux, quelles leçons tirez-vous de vos expériences d’ingénierie de projet ?

Un bateau de course est un mélange d’artisanat et de haute technologie. Pour concevoir un bateau plus rapide, il faut innover, oser faire des choix qui peuvent paraître risqués tout en anticipant les risques ! La course au large vous apprend que l’innovation est très présente au sein des PME (petite et moyenne entreprise), voire des TPE (très petite entreprise) françaises. La construction d’un navire est le fruit du travail d’artisans passionnés souvent navigateurs eux-mêmes. Mais pour passer de ces innovations à la production sur les navires de plaisance, il faut collaborer avec des chantiers plus importants.

Aujourd’hui, je suis convaincue que pour développer l’innovation et plus particulièrement l’éco-innovation comme dans le cadre du Voilier du Futur, il faut absolument mettre en avant le travail collaboratif et transversal. Les grands groupes - aussi bien que les petits - ont tout à y gagner. Pour développer les produits de demain, il faut que les différents acteurs pensent collectif et réfléchissent à la meilleure manière d’avancer ensemble. Au départ, les industriels n’ont pas forcément envie de partager leurs innovations et puis, au fur et à mesure, ils s’aperçoivent qu’en travaillant de concert l’effervescence intellectuelle les entraîne plus loin que ce qu’ils avaient pu imaginer… notamment à faire du « business ensemble ».

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Au départ, les entreprises qui ont répondu à notre appel à collaboration voyaient avant tout le développement de leur propre innovation. Leur permettre de s’asseoir autour d’une même table pour concevoir un démonstrateur réunissant les innovations technologiques les plus pointues, les a aidés à mutualiser les idées, les compétences et les moyens d’innovation pour s’adapter aux enjeux d’aujourd’hui et surtout de demain. Un point crucial ! Souvent trop petites, ces petites et moyennes entreprises (PME) n’auraient pas pu chercher seules de nouveaux développements. Seules, elles n’auraient pas non plus eu les moyens de répondre à un appel à manifestation d’intérêt à l’instruction longue et complexe et seraient donc passées à côté de futurs débouchés.

Que faire pour attirer les jeunes vers l’industrie ?

L’industrie fait peut-être peur aux jeunes car elle paraît déshumanisée. Pourtant, dans l’industrie nautique, c’est tout l’inverse. Un bateau, c’est à la fois de l’artisanat et de la haute technologie. Sa construction implique une multitude de métiers différents : usineur, menuisier, stratifieur-mouliste, électronicien, électricien... Lors de la mise à l’eau d’un nouveau bateau, la fierté est partagée entre tous les corps de métiers.

Je pense qu’il est nécessaire qu’ils aient le sentiment de participer à un projet collectif aboutissant à la réalisation d’un objet – quel qu’il soit – auquel ils vont contribuer grâce à leur talent. Même développé à une échelle industrielle, un objet est l’aboutissement du génie d’individus qui l’ont conçu ou fabriqué. Les projets innovants comme celui du Voilier du futur sont attractifs pour les jeunes. Il faut les faire rêver et leur donner de l’espoir avec des projets concrets…

Par exemple ?

En 1990, avant de partir pour mon premier Vendée Globe, mon rêve était de faire construire mon bateau de 6 mètres 50 en public dans le cadre d’une exposition au sein de la Cité des Sciences et de l’Industrie, à Paris. Vingt ans plus tard, il y a des jeunes qui me disent : « J’avais 10 ans » , « j’avais 15 ans lorsque je suis venue visiter l’expo… ». Ça les a fait rêver… Aujourd’hui, certains d’entre eux travaillent dans le nautisme.

Que dire aux jeunes qui pensent que les portes de l’emploi leur sont fermées à cause de la crise ?

Aujourd’hui, nous traversons une crise économique, sociale et écologique. Il faut arrêter de se morfondre et prendre cette crise comme une opportunité de concevoir différemment. Par exemple, se placer dans la perspective de créer des objets recyclables ne doit pas être considéré comme une contrainte, mais comme une perspective d’innovation et de richesse. Ma devise est la suivante : « Les rêves se réalisent à condition d’entreprendre et de persévérer ». Mes projets ont souvent stagné et connu de nombreuses difficultés avant d’aboutir... Je fais souvent le parallèle avec un tour du monde à la voile. Avant de franchir la ligne d’arrivée et de ressentir un sentiment d’accomplissement magique, on passe aussi bien par des moments extrêmement durs et difficiles que merveilleux. Les jeunes doivent chercher leur voie autour de leurs centres d’intérêts. Ils doivent croire à ce qui les anime et les fait vibrer.

Quels conseils donner aux entreprises qui vont recruter ces jeunes ?

Je crois qu’il faut donner envie d’adhérer à un projet commun. Pour gagner une course, il faut être en harmonie avec son bateau et les éléments. Je crois par conséquent à l’association des salariés et de leur entreprise. Les projets qui font naître de la passion sont ceux où vous intégrez tous les salariés et leur faites partager les ambitions et les valeurs du projet. Personnellement, j’ai à cœur que mes collaborateurs parviennent à trouver un certain équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie privée. Pour la réussite de l’entreprise, il faut que les jeunes s’épanouissent dans leurs projets.

BIOGRAPHIE Catherine Chabaud est journaliste et navigatrice. Première femme à avoir terminé deux tours du monde à la voile, en solitaire et sans escale, lors des Vendée Globe de 1996 et de 2000, elle a également quatorze traversées de l’Atlantique à son actif. Investie dans le domaine de l’environnement et du développement durable, Catherine Chabaud a travaillé comme consultante sur Europe 2, chroniqueuse sur Europe 1 et rédactrice en chef de la revue Thalassa. Elle a également tourné des documentaires sur le développement durable pour France 5. Auteur de plusieurs ouvrages d’aventure, elle a reçu le prix du meilleur livre de sport de l’année 1997 pour « Possibles rêves » aux éditions Glénat. Co-pilote du projet Voilier du futur sélectionné par les Investissements d’Avenir dans le cadre du programme Navire du Futur, Catherine Chabaud est également conseillère au Conseil économique sociale et environnemental au titre de personnalité qualifiée.

 

Laura Moretti

© 2013 Les Industries Technologiques – Tous droits réservés

Photo ©Yvan Zedda

  • 13 septembre 2013
  • Envoyer par mail
  • Imprimer
  • Facebook
  • Twitter
  • Linkedin
  • Viadeo
Envoyer

L'email inscrit ne sera ni conservé ni réutilisé

*champs obligatoires

Vous aimerez peut-être

Abonnement aux actualités

Consulter les mentions légales

Mentions légales

L’UIMM, en sa qualité de responsable du traitement, collecte et traite vos données afin de vous adresser la newsletter. Conformément à la loi n°78-17 du 6 janvier 1978 dite « loi Informatique et Libertés » , vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, de suppression et d’opposition pour motif légitime à l’utilisation des données vous concernant, que vous pouvez exercer en vous adressant au CIL par courrier postal à l’adresse suivante UIMM, Correspondant Informatique et libertés, 56 avenue de Wagram, 75017 PARIS